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Économie de guerre ?!

« quoi qu’il en coûte » pour l’Ukraine et à quel prix pour la France ?

L’Europe en ordre de bataille économique

La guerre en Ukraine a entraîné une véritable mise en ordre de bataille de l’Europe sur le plan économique. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ne cache pas sa volonté de « réarmer l’Europe » coûte que coûte. Elle a vanté la mobilisation de 800 milliards d’euros à cette fin et annoncé un assouplissement des règles budgétaires de l’UE afin de permettre aux États membres d’augmenter largement leurs dépenses militaires sans être contraints par la limite de déficit de 3 %. Concrètement, Mme von der Leyen propose d’activer la clause d’exception du Pacte de stabilité, pour exclure les dépenses de défense du calcul des déficits. Au diable la discipline budgétaire traditionnelle : l’objectif affiché est de fournir à l’Ukraine armes et munitions en quantité et de renforcer l’industrie de défense européenne en mode « économie de guerre ».

Cette politique européenne se traduit par des efforts financiers colossaux. Les Vingt-Sept ont ainsi validé des fonds communs (tels que la Facilité européenne pour la paix) pour rembourser les armements livrés à Kyiv. Au total, l’Union européenne (et ses États membres) fait partie des plus grands soutiens de l’Ukraine, aux côtés des États-Unis. Par exemple, la France contribue elle-même à ces mécanismes : rien qu’en 2024, Paris a versé 900 millions d’euros au fonds européen FEP, en plus de ses propres livraisons d’armes. D’après un décompte réalisé à l’été 2025, la France avait déjà fourni 7,5 milliards d’euros d’aide totale à l’Ukraine (dont 5,9 milliards d’aide purement militaire) depuis le début de l’invasion. Emmanuel Macron a même annoncé, en mars dernier, 2 milliards d’euros supplémentaires d’aide militaire, signe de la détermination française à soutenir Kyiv durablement.

Ursula von der Leyen et d’autres dirigeants européens assument donc une stratégie de soutien indéfectible à l’effort de guerre ukrainien, estimant que **« la paix » ne pourra être obtenue que par la force. La présidente de la Commission a récemment déclaré qu’il fallait transformer l’Ukraine en « hérisson d’acier » – c’est-à-dire en rendre la défense impénétrable aux agresseurs. Dans le même esprit, vingt-six pays européens se disent prêts à participer à des forces de sécurité en cas de cessez-le-feu, tandis que Bruxelles encourage les industriels de l’armement à passer en “mode guerre” pour produire plus vite et en plus grand volume. Tout cela illustre une Europe engagée dans une économie de guerre assumée, où le soutien militaire à l’Ukraine prime sur les contraintes financières ordinaires.

Macron et le « quoi qu’il en coûte » militaire

En France, le président Emmanuel Macron s’est lui aussi inscrit dans cette logique d’« économie de guerre », au point de la présenter comme un nouveau quoi qu’il en coûte national. Lors d’une allocution télévisée le 5 mars 2025, au contexte international incertain, il a préparé les esprits à des « investissements supplémentaires devenus indispensables » en matière de défense, parlant d’efforts budgétaires inédits nécessitant « des réformes, des choix, du courage ». Autrement dit, après le quoi qu’il en coûte sanitaire de 2020, place au quoi qu’il en coûte militaire. M. Macron a réitéré son soutien total à l’Ukraine et annoncé que la France accroîtrait encore son effort de défense. Ces annonces interviennent alors que le chef de l’État agite la menace d’une Russie impérialiste « aux portes de l’Europe » pour justifier un sursaut militaire.

Or, fait notable, le président a pris soin de préciser que cet effort de guerre se ferait « sans hausse d’impôts ». Cette précision, a priori rassurante pour les contribuables, soulève en réalité une question épineuse : qui va payer ? Si l’on n’augmente pas les prélèvements obligatoires, il faudra trouver ailleurs les milliards nécessaires. Dès lors, les craintes portent sur des arbitrages douloureux : « Où l’argent sera-t-il pris ? Dans nos écoles ? Nos hôpitaux ? Nos retraites ? » s’alarment les oppositions. En effet, financée à budget constant, « une économie de guerre qui ne met pas à contribution les ultrariches est une arnaque contre le peuple », a dénoncé le député Antoine Léaument, soulignant que les sacrifices risquent de reposer sur les classes moyennes et populaires.

Déjà, certaines pistes ont été évoquées au sommet de l’État ou par des proches du pouvoir pour boucler le financement de l’effort de défense. Reporter l’âge de la retraite fait partie des idées lancées : le président du MEDEF, Patrick Martin, a publiquement cité l’exemple du Danemark qui envisage de repousser la retraite à 70 ans pour dégager des marges budgétaires en faveur de la défense. Par ailleurs, le ministre des armées Sébastien Lecornu a suggéré une « mobilisation de l’épargne des Français » – sur la base du volontariat – afin de financer les besoins militaires accrus. En clair, l’État pourrait inviter les citoyens à investir dans des produits d’épargne “patriotiques”, sortes de bons du Trésor dédiés à la Défense. Emmanuel Macron lui-même a évoqué début 2025 qu’il « n’excluait pas » de « faire appel à la nation » via l’épargne pour financer certains programmes militaires.

Cette effervescence autour de la “mobilisation générale” de l’économie traduit la conviction de l’exécutif français que le contexte actuel exige des moyens exceptionnels. La trajectoire des finances militaires en témoigne : la nouvelle loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit d’allouer 413 milliards d’euros aux armées sur sept ans, soit +35 % par rapport à la période précédente. D’ici 2030, le budget de la Défense atteindrait ainsi 69 milliards annuels et deviendrait le premier poste de dépenses de l’État, devant l’Éducation ou la Santé. Jamais depuis des décennies un tel niveau d’effort militaire n’avait été envisagé – du jamais vu comme le souligne même un document parlementaire.

Une économie française exsangue mise à contribution

Le choix du « quoi qu’il en coûte » guerrier fait grincer des dents nombre d’économistes et d’observateurs, au vu de l’état préoccupant des finances publiques françaises. La France est en effet déjà en situation de déficit chronique et de surendettement. Sa dette publique a franchi les 3 000 milliards d’euros, avoisinant 112 % du PIB fin 2024, et continue de grimper – les projections la voient atteindre 121 % du PIB en 2028 en l’absence de redressement significatif. Dans ce contexte de quasi-faillite financière, l’annonce de nouvelles dépenses militaires massives interroge. Les agences de notation ont d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme : en septembre 2025, Fitch Ratings a dégradé la note de la France à A+ (la plus basse de son histoire) en pointant l’absence de « perspective claire de stabilisation de la dette » et les difficultés politiques à redresser les comptes. En clair, la France vit au-dessus de ses moyens, et s’engager malgré tout dans une fuite en avant budgétaire pour financer la guerre pose la question de la soutenabilité de cette politique.

Du côté de l’opinion publique, beaucoup s’inquiètent d’un gaspillage des ressources nationales pour un conflit lointain, alors que les besoins domestiques (hôpitaux en crise, écoles manquant de moyens, dette sociale, etc.) sont immenses. Le gouvernement assure que l’on peut soutenir l’Ukraine et investir en France, mais la méfiance grandit. Au printemps 2025, une rumeur virale a affirmé qu’une « Contribution citoyenne de solidarité extérieure » de 12 € par mois serait prélevée de force sur chaque Français à partir de juillet, afin de financer l’aide à l’Ukraine. Bien que démentie formellement (le ministère de l’Économie a assuré qu’aucune loi en ce sens n’existe ou n’est prévue), cette infox témoigne du climat de suspicion. De même, des fausses nouvelles parlant de « saisie de l’épargne en 72 h » ou de prélèvements forcés ont circulé à plusieurs reprises sur les réseaux sociaux. Elles exploitent la crainte que l’État, à court d’argent, finisse par ponctionner directement les particuliers pour financer l’effort de guerre.

Certes, à ce stade aucune mesure coercitive de ce type n’a été mise en place, et les experts rappellent qu’elle serait illégale en l’état du droit. La participation des citoyens à l’effort de défense reste donc volontaire (dons, souscription à des obligations d’État, etc.). Il n’en demeure pas moins que l’économie française subit de plein fouet le coût de la guerre : les milliards consacrés à l’Ukraine et au réarmement aggravent les déficits, et indirectement les Français commencent à en payer le prix par des arbitrages budgétaires. L’inflation liée au choc énergétique de la guerre a déjà pesé sur le pouvoir d’achat en 2022-2023, et demain ce sont peut-être des hausses d’impôts déguisées ou des coupes dans les dépenses sociales qui financeront les chars et les canons. « Qui va trinquer ? », demandent en substance les voix critiques, redoutant que la réponse soit : le contribuable et l’usager des services publics.

Dérives politiques : vers un scénario à l’ukrainienne ?

Au-delà des enjeux économiques, cette fuite en avant guerrière suscite des inquiétudes démocratiques en France. Certains observateurs redoutent qu’Emmanuel Macron instrumentalise la situation de guerre pour consolider son pouvoir et échapper aux échéances électorales. L’ancienne ministre Ségolène Royal a publiquement émis l’hypothèse choc que le chef de l’État nourrirait « le rêve inconscient » de voir la France entrer en guerre, car « s’il y a la guerre, il n’y aurait plus d’élection présidentielle » en 2027. En clair, d’après elle, Macron serait prêt à tout pour rester à l’Élysée, y compris profiter d’un contexte de conflit pour annuler la prochaine présidentielle. Cette déclaration, lancée sur CNews le 20 novembre 2025, fait écho au cas de l’Ukraine : la loi martiale en vigueur à Kyiv interdit la tenue d’élections tant que la guerre continue. Mme Royal agite donc le spectre qu’en mettant la France de facto en situation de guerre, l’exécutif puisse s’octroyer des pouvoirs exceptionnels et repousser le scrutin de 2027 sine die.

Fantasme complotiste ou véritable risque ? Juridiquement, le droit français ne permet pas de suspendre une élection même en cas de conflit armé. La Constitution prévoit bien des régimes d’exception (comme l’article 16 ou l’état de siège), qui confèrent au président des pouvoirs étendus en période de crise grave. Toutefois, aucune de ces dispositions ne permet explicitement d’annuler ou de reporter l’élection présidentielle à venir. En temps normal, le mandat d’Emmanuel Macron prendra fin en 2027 et il ne peut pas se représenter. Pour qu’il reste au pouvoir au-delà, il faudrait une situation extrême et des entorses majeures à l’ordre constitutionnel. Ségolène Royal a sans doute forcé le trait, mais sa sortie médiatique révèle une angoisse latente : celle de voir la France s’engager tellement loin dans la logique de guerre qu’elle en vienne à sacrifier ses principes démocratiques.

Il convient de rappeler que ces craintes, pour l’heure, relèvent de la spéculation. Néanmoins, les mots de Mme Royal ont trouvé un écho chez certains Français désabusés par le macronisme. Le climat de peur entretenu autour de la menace russe – jugé excessif par l’opposition et la concentration du pouvoir entre les mains du président (notamment via le vote de lois de sécurité ou de défense) nourrissent un terreau où prospèrent les soupçons d’autoritarisme. Lorsque le gouvernement justifie l’économie de guerre par « la survie de la Nation », il y a un risque que tout dissentiment soit taxé de manque de patriotisme, et que des mesures d’exception soient banalisées. La frontière entre l’union sacrée légitime en période de danger et la dérive antidémocratique peut devenir ténue.

En conclusion, l’« économie de guerre quoi qu’il en coûte » promue par Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen traduit une détermination sans faille à soutenir l’Ukraine face à l’agression russe, fût-ce au prix de lourds sacrifices financiers. Mais ce volontarisme guerrier n’est pas sans contreparties : la France, déjà aux abois budgétairement, voit ses ressources drainées vers l’effort de défense, obligeant à des choix budgétaires difficiles. Le slogan quoi qu’il en coûte appliqué à la guerre pose la question de « combien cela va coûter et à qui » : vraisemblablement aux contribuables et aux secteurs publics négligés. En outre, il soulève des interrogations démocratiques : jusqu’où un gouvernement peut-il aller, sous couvert d’urgence sécuritaire, sans remettre en cause les fondements du jeu démocratique ? Le défi pour la France et l’Europe sera de trouver un équilibre entre la nécessité de soutenir l’Ukraine et celle de préserver la cohésion interne et les valeurs démocratiques. Car une économie de guerre illimitée, sans contrôle citoyen ni débat sur ses finalités, pourrait bien mener à une paix en trompe-l’œil, obtenue au détriment de ce qui fait l’âme même de nos sociétés.

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