La grande hypocrisie médiatique
Du fantasme d’un « label de vérité » aux cocktails de France Télévisions en plein confinement, en passant par les leçons de morale douteuses d’Élise Lucet, plongée satirique dans les dérives d’un paysage audiovisuel français en plein malaise.

Un « label » officiel pour la vérité ? Le spectre du Ministère de la Vérité
L’idée a de quoi faire frémir George Orwell dans sa tombe. Ces derniers temps, l’Élysée a caressé le projet de « labellisation » des médias, censé distinguer les « bons » médias des vendeurs de désinformation. Officiellement, il s’agirait de guider le public vers des sources d’info fiables à l’ère des fake news et de l’IA galopante. Officieusement, beaucoup y ont vu l’ombre d’un Ministère de la Vérité dystopique. Le président Macron s’est défendu de vouloir jouer les censeurs, promettant que l’État ne collerait pas lui-même d’étiquettes et laisserait des « professionnels » établir ce label de confiance. Mais personne n’est dupe : qui désignera ces experts neutres et incorruptibles ? Dans un pays où les milliardaires possèdent une bonne part de la presse, et où le service public est accusé d’être inféodé au pouvoir, imaginer un tampon officiel sur l’information relève soit de la candeur, soit de la supercherie.

Les cris d’orfraie de l’opposition ne se sont pas fait attendre. Une pétition enflamme déjà la toile contre cette « dérive scandaleuse ». À droite, on brandit le spectre d’une « vérité officielle » imposée d’en haut, triant les médias comme on sépare l’agneau du loup. À entendre certains députés, on se croirait à deux doigts d’un brevet d’État pour journalistes certifiés conformes. L’Élysée a beau rétropédaler en jurant qu’il ne créera pas de label gouvernemental, le mal est fait : l’initiative, même laissée au privé ou à des organismes comme Reporters sans Frontières (qui promeut déjà une « Journalism Trust Initiative » volontaire), est désormais entachée du soupçon d’orwellisme. Dans ce climat, beaucoup de citoyens s’inquiètent : veut-on protéger la liberté d’informer ou protéger le pouvoir de la critique ? Un label pour dire qui est fiable implique de désigner en creux qui ne l’est pas – et l’Histoire nous apprend que ce genre de tri peut vite tourner au cauchemar pour le pluralisme.

Service public à la dérive : France Télévisions, finances dans le rouge et cocktails à volonté
Pendant que la Macronie joue avec ses étiquettes de vertu médiatique, la maison France Télévisions prend l’eau de toutes parts. L’ironie veut que le service public audiovisuel – celui-là même qui pourrait bénéficier d’un label de crédibilité institutionnelle – se trouve aujourd’hui en pleine tourmente financière et morale. Une récente commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité et le fonctionnement de l’audiovisuel public » a révélé un déficit abyssal de près de 81 millions d’euros accumulé entre 2017 et 2024. Si France TV était une entreprise privée, on parlerait déjà de dépôt de bilan. Mais dans le secteur subventionné, ce gouffre sera comblé, comme toujours, par l’argent magique du contribuable.
Où passe l’argent ? La réponse a de quoi ulcérer: en pleine pandémie de Covid-19, alors que la France était confinée chez elle, France Télévisions a dépensé 1,5 million d’euros en frais de réception et cocktails. Oui, vous avez bien lu : des petits-fours et champagnes à gogo aux frais du public, tandis que ce même public comptait ses masques et ses attestations de sortie. Le scandale des « cocktails du confinement » jette une lumière crue sur les priorités déconnectées de nos gestionnaires du service public. À l’heure où l’on demandait aux Français de serrer la ceinture, certaines élites de l’audiovisuel public se sont visiblement offert des apéritifs bien arrosés sur la ceinture des autres.
Ce n’est pas tout. La commission parlementaire, menée tambour battant par des députés déterminés à faire la lumière, soupçonne également des manœuvres en coulisses pour maquiller la réalité. On chuchote qu’un mail aurait été envoyé à la vénérable Cour des comptes pour la prier de retarder la publication d’un rapport accablant jusqu’à ce que la présidente de France TV, Delphine Ernotte, soit confortablement reconduite pour un nouveau mandat. En clair : cachez ce déficit et ces largesses que nous ne saurions voir, au moins jusqu’à ce que la cheffe soit réélue. L’affaire reste à éclaircir, mais le seul fait qu’un haut magistrat ait balbutié, incapable de nier clairement ces pressions, en dit long sur le climat de duplicité ambiant.
Au-delà des chiffres, c’est la faillite morale qui transparaît. Comment l’audiovisuel public peut-il encore donner des leçons de vertu journalistique quand il est soupçonné de tant de dérives ? Neutralité éditoriale en berne, gaspillages à répétition, copinage politique – l’édifice tremble sur ses bases. Même en interne, la grogne monte : on a vu des syndicats (comme la CGT) tenter d’influer sur la ligne éditoriale, par exemple au sujet de la couverture du conflit au Proche-Orient, créant malaise et confusion au sein des rédactions. Ajoutez à cela quelques bourdes retentissantes – comme ce faux client, en réalité humoriste, piégé dans un reportage du 20 Heures de France 2 – et vous obtenez un tableau peu reluisant. Le service public, autrefois fier étendard de la confiance populaire, apparaît de plus en plus comme un colosse aux pieds d’argile, prompt à dénoncer les vices d’autrui mais incapable de balayer devant sa porte.

Cash Investigation ou chasse à sens unique : la morale douteuse d’Élise Lucet
Figure emblématique de France Télévisions, la journaliste Élise Lucet incarne depuis des années l’investigation féroce contre les puissants, à travers son émission Cash Investigation sur France 2. Un programme qui se targue de révéler les scandales cachés et les « pratiques douteuses » des grandes entreprises. Dernière cible en date : Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France et son empire du luxe LVMH. Diffusé début décembre, le numéro consacré à Arnault se voulait un réquisitoire grinçant contre les excès du milliardaire. Fiscalité avantageuse, stratégies industrielles obscures, pressions politiques, rien n’a été épargné à l’homme d’affaires dans ce portrait à charge qui le dépeint en ogre de la finance insatiable.
Sauf que cette fois, le procès télévisuel orchestré par Madame Lucet a laissé un arrière-goût amer, y compris chez certains observateurs peu suspects de complaisance envers les riches. Les critiques fusent contre un reportage jugé unilatéral et biaisé. Un important patron de médias, Alain Weill (fondateur de BFMTV et propriétaire de L’Express), dénonce une dérive inquiétante du service public : selon lui, tout y est noir – taxes, social, tout et l’honnêteté de LVMH est mise en cause « sans preuves », l’humour servant de paravent au parti pris. En d’autres termes, on insinue beaucoup sans apporter grand-chose de concret, ce qui pour une émission prônant la vérité factuelle est un comble.
Sur les réseaux sociaux, la volée de bois vert continue. Sarah Knafo, eurodéputée de l’opposition, rappelle qu’Élise Lucet est une « militante payée 25 000 € par mois grâce à nos impôts ». Son courroux vise la hargne sélective du service public : « Sans surprise, on s’attaque à Bernard Arnault ! Madame Lucet adore les combats sans risque : les grands patrons, les riches, Trump, le Pape, les catholiques… Avec ça, elle ne risque pas de froisser France TV ni de se retrouver sous protection policière. » La pique est acerbe mais soulève un point crucial. Où sont les enquêtes de Cash Investigation sur les sujets qui fâchent vraiment les puissants en place ou l’idéologie dominante ? Pourquoi pas un numéro sur les gabegies de l’État, sur la fraude sociale, ou sur ces fortunes bâties à coups de subventions publiques, comme le suggère ironiquement Sarah Knafo ? Il est plus aisé de tirer à boulets rouges sur un capitaine d’industrie caricaturé en ennemi du peuple que de regarder dans la propre maison de la fonction publique.
D’aucuns vont plus loin et parlent de véritable mascarade. Un ancien ministre renommé, Philippe de Villiers, a carrément qualifié Cash Investigation de « totalement bidon », estimant que le principe de l’émission est de lyncher tout ce qui réussit en France. Selon lui, la télévision publique s’acharne à démolir les modèles de réussite – qu’il s’agisse du Puy du Fou (cher à de Villiers, visé par un précédent reportage), de chaînes privées concurrentes, ou aujourd’hui de LVMH – pendant que, ironie suprême, elle vit elle-même aux crochets de ces succès. Rappel salutaire de de Villiers et d’autres commentateurs : Bernard Arnault est le premier contribuable de France, son groupe verse des milliards en impôts et fait vivre des dizaines de milliers de familles grâce aux emplois créés. On peut critiquer – et il le faut – les dérives du capitalisme de luxe, les optimisations fiscales ou l’influence politique des géants économiques. Mais peindre LVMH comme un monstre asocial sans jamais reconnaître son apport colossal au pays, est-ce vraiment de l’information honnête ou du populisme antirichesse ?
La question mérite d’être posée, d’autant plus que la légitimité morale d’Élise Lucet elle-même vacille dès lors qu’on examine la situation de son propre employeur. France Télévisions, on l’a vu, nage en pleine tourmente financière et éthique, paye grassement ses figures de proue (les fameux 25 000 € par mois de Mme Lucet, financés par les impôts de tous), et se permet de faire la morale aux autres. Le tout en se drapant dans la noble mission du quatrième pouvoir qui parle vrai face aux puissants. Cherchez l’erreur… Quand l’hôpital se moque de la charité, la crédibilité journalistique en prend un coup.
Leçons non apprises et confiance perdue
Au final, cette triple séquence – label de l’info, déboires du service public, croisade Lucet vs Arnault – révèle un même mal profond : une fracture grandissante entre une élite médiatique sûre de son bon droit et une partie du public exaspéré par son double discours. D’un côté, on prétend guider la population vers la vérité certifiée, on se pose en chevalier blanc de l’investigation, on joue les redresseurs de torts. De l’autre, on découvre des cadavres dans le placard : des comptes dans le rouge, des dépenses indécentes planquées derrière la redevance, des pressions pour étouffer la transparence, et des reportages à charge qui tordent la réalité à défaut de la refléter fidèlement.
Comment s’étonner alors que la confiance dans les médias soit au plus bas ? Le public n’est pas dupe : il voit bien la connivence entre certains grands journalistes et le pouvoir, il voit bien les deux poids deux mesures. Il voit un Président qui promet de séparer le bon grain de l’ivraie médiatique, alors que son propre audiovisuel public n’arrive plus à être irréprochable ni sur les chiffres ni sur l’impartialité. Il voit des justiciers du petit écran prompts à traquer les millionnaires, mais beaucoup moins enclins à l’autocritique quand l’institution qui les fait vivre dilapide des millions ou caviarde ses propres scandales.
La satire et l’indignation sont de mise, certes, mais au fond c’est d’une réforme sincère dont on aurait besoin. Plutôt que de distribuer des labels de bonne conduite journalistique, l’État ferait mieux de s’assurer que son média public regagne d’abord la nôtre de confiance en faisant preuve d’exemplarité. Plutôt que de multiplier les sermons à l’antenne, France TV devrait balayer ses excès, redevenir sobre dans sa gestion et pluraliste dans ses contenus. Quant à Élise Lucet et consorts, s’ils veulent continuer à s’ériger en conscience du journalisme, il leur faudra prouver qu’ils savent aussi être justes et intègres, même quand cela implique de regarder en face des réalités qui dérangent leur camp ou leur employeur.
En attendant, le spectacle offert est désolant de cynisme. D’un côté la tentation d’un certificat officiel de vérité qui plane sur la presse, de l’autre un service public qui trahit sa mission par ses abus, et au milieu une journaliste star qui joue les moralisatrices tout en évitant soigneusement de mordre la main qui la nourrit. Cette grande hypocrisie médiatique ne fait qu’approfondir le fossé entre la presse institutionnelle et le public. Gageons qu’un sursaut de lucidité finira par arriver : le jour où l’on comprendra enfin que la confiance ne se commande pas par décret ni par label, mais qu’elle se mérite par l’exemplarité, la rigueur et l’humilité. En France comme ailleurs, les médias – qu’ils soient publics ou privés – devraient méditer cet adage simple en apparence : *« Dis la vérité, ou tais-toi ». * Aujourd’hui, plus que jamais, il est temps de joindre les actes à la parole.




