
Augmenter la TVA de 20 % à 25 % : voilà la dernière panacée fiscale imaginée pour renflouer les caisses de l’État français. Cette hausse choc de 5 points de la taxe sur la valeur ajoutée – impôt indirect qui frappe chaque achat du quotidien – est présentée comme « nécessaire » pour réduire les déficits et payer les dépenses publiques. En creux, il s’agit notamment de financer la masse salariale d’une fonction publique pléthorique, plutôt que de demander à cette dernière de se réformer. La France détient déjà le triste record mondial de la pression fiscale (46,1 % du PIB en 2022) devant la Norvège et l’Autriche, et pourtant le gouvernement semble en redemander. Faut-il s’étonner que dans le « pays des impôts », la tentation soit toujours d’augmenter les taxes plutôt que de baisser la dépense ?
Derrière un habillage technocratique, cette mesure s’apparente à une fuite en avant. Plutôt que de s’attaquer aux causes profondes des déséquilibres budgétaires – dépenses publiques record, efficacité discutable de la dépense, effectifs publics en constante hausse – on choisit la facilité d’un impôt supplémentaire. Le gouvernement espère récupérer ainsi des dizaines de milliards d’euros sans effort interne : chaque point de TVA en plus rapporterait à lui seul environ 7,5 milliards d’euros nets au budget pour le taux normal. En théorie, +5 points pourraient donc apporter plus de 37 milliards par an, de quoi payer bien des salaires et éviter de difficiles réformes. Mais à quel prix pour l’économie et les contribuables ?
Le poids sur les ménages et l’économie
Une TVA à 25 % serait synonyme de hausse généralisée des prix à la consommation. Concrètement, presque tout ce que les Français achètent au taux normal coûterait 5 % plus cher du jour au lendemain (hors éventuels produits à taux réduits). Dans un contexte déjà inflationniste, c’est comme verser de l’huile sur le feu : le pouvoir d’achat subirait un coup de massue. Et sans surprise, ce sont les ménages les plus modestes qui trinqueront le plus. Selon la Direction du Trésor, chaque point de TVA en plus réduirait le pouvoir d’achat du 1/5 des Français les plus pauvres de 0,7 %, contre 0,4 % pour le 1/5 le plus aisé. Autrement dit, une hausse de 5 points pourrait rogner environ 3,5 % du budget des foyers modestes, aggravant les inégalités sociales et la précarité. Robin des Bois à l’envers, cette mesure prendrait proportionnellement plus dans la poche des pauvres (qui consacrent la majeure partie de leur revenu à consommer) que dans celle des riches.
Les conséquences économiques s’annoncent tout aussi catastrophiques. Voici quelques impacts majeurs d’une TVA portée à 25 % :
-
Chute du pouvoir d’achat et de la consommation : face à la flambée des prix, les ménages réduiraient leurs dépenses, pesant sur la croissance. Une telle mesure retirerait potentiellement des dizaines de milliards d’euros du circuit de consommation privée chaque année, ce qui pourrait pousser la France vers la récession.
-
Inflation supplémentaire : en répercutant la TVA dans les étiquettes, de nombreux commerçants n’auront pas d’autre choix que d’augmenter leurs tarifs de ~5 %. Même si une partie des entreprises tentaient d’absorber le choc en réduisant leurs marges, la plupart des secteurs répercuteront in fine la taxe sur le client. Résultat : une inflation artificielle venant s’ajouter à l’inflation existante, érodant encore la confiance et l’épargne des ménages.
-
Compétitivité dégradée : avec un taux de TVA record, la France deviendrait l’un des pays européens où consommer est le plus coûteux. Seuls quelques États scandinaves (Danemark, Suède, Finlande) appliquent 25 % ou plus, mais dans des contextes économiques bien différents. En Danemark, la TVA à 25 % instaurée dans les années 1980 s’accompagnait d’une baisse des cotisations patronales, ce qui a aidé à relancer l’emploi et la croissance. En France, au contraire, cette hausse servirait surtout à colmater des déficits chroniques sans contrepartie pour la compétitivité. Transposer aveuglément de tels modèles n’améliorerait en rien notre économie, et ajouterait de la confusion à un système fiscal déjà illisible. De plus, un différentiel de TVA aussi élevé par rapport à nos voisins pourrait inciter à davantage d’achats transfrontaliers (ou en ligne) pour éviter la taxe, pénalisant nos commerçants locaux.
-
Injustice fiscale accrue : la TVA est souvent critiquée comme un impôt inégalitaire, car proportionnel et indifférencié selon le revenu. L’alourdir revient à accentuer cette injustice : on taxe la consommation de tous à l’identique, y compris de biens de première nécessité, sans tenir compte de la capacité contributive. Certes, les ménages riches contribueront en volume monétaire plus élevé à la hausse de TVA globale, mais en proportion de leur revenu l’effort fiscal supplémentaire sera beaucoup plus lourd pour les ménages pauvres. En frappant indistinctement retraités, chômeurs, jeunes et actifs précaires, on dégrade le pacte social et on accroît le sentiment d’iniquité.
-
Efficacité contestable pour les finances publiques : si la mesure peut rapporter à court terme, rien ne garantit que l’État y gagnera sur le long terme. Une baisse de la consommation signifie moins de ventes taxées et donc pourrait réduire le rendement espéré. Par ailleurs, cette solution miracle ne traite pas le mal français de fond : une dépense publique structurellement supérieure aux recettes. Colmater une brèche budgétaire avec un seau troué en quelque sorte : on gagne du temps, mais on n’empêche pas la fuite. Le précédent de 2012 est instructif : la tentative de TVA sociale (+1,6 point décidée en fin de quinquennat Sarkozy) a été annulée dès l’alternance politique suivante, preuve de son impopularité et de sa fragilité. En somme, la hausse de TVA permet de temporiser, pas de réformer, et pourrait même devoir être abandonnée sous la pression populaire.
Refus de réduire les dépenses : la vraie raison ?
Pourquoi le gouvernement en vient-il à envisager un tel choc fiscal ? La réponse tient en partie au refus (ou l’incapacité) de s’attaquer aux dépenses publiques. La France vit au-dessus de ses moyens budgétaires depuis des années : déficit de 169 milliards d’euros en 2024, dette publique culminant à 113 % du PIB. Dans ce contexte, faire maigrir l’État devient tabou, alors on préfère augmenter les portions prélevées sur les citoyens. La masse salariale publique en est l’exemple le plus parlant : elle représente plus de 21 % des dépenses publiques. Les effectifs de fonctionnaires ont enflé de +23 % entre 1997 et 2022 (et même +46 % pour la seule fonction publique territoriale). Pourtant, aucune cure minceur crédible n’est mise en œuvre. Réduire ne serait-ce que 0,5 % des effectifs par an (environ 30 000 postes non remplacés annuellement) permettrait d’économiser près de 10 milliards d’euros en cinq ans, un effort certes graduel, mais significatif. Hélas, demander la moindre concession aux agents publics (allonger un peu le temps de travail, geler certaines embauches, rationaliser les services) suscite immédiatement tollés et blocages corporatistes.
Il est politiquement plus commode de faire payer la note aux contribuables que de batailler contre les résistances internes de l’administration. Cette hausse de TVA servirait in fine à financer le train de vie de l’État sans remise en question de son périmètre. On peut y voir une forme de lâcheté politique : plutôt que d’exiger des efforts de la part de la fonction publique (productivité, effectifs, efficacité des dépenses), on ponctionne encore un peu plus le secteur privé et les ménages. Le message implicite est clair : « Ce n’est pas à l’État de se serrer la ceinture, c’est à vous de payer l’addition. » Une telle orientation entretient l’amertume d’un secteur privé qui se voit pressuré de toutes parts pour maintenir un secteur public souvent perçu comme rigide et coûteux. Dans un pays qui a déjà l’un des plus hauts niveaux de fonctionnaires par habitant en Europe, la pilule passe mal.
Un record fiscal mondial aggravé
Avec une TVA à 25 %, la France confirmerait son statut de championne mondiale des impôts, au sens large. Rappelons qu’elle est déjà, selon l’OCDE, le pays développé au fardeau fiscal le plus lourd. Cette surenchère fiscale supplémentaire risquerait d’avoir des conséquences durables sur l’attractivité et la vitalité économique du pays. Investisseurs et entrepreneurs pourraient y voir un signe de toxicité fiscale accrue, dissuasif pour l’activité. À force de tirer sur la corde des impôts et taxes (impôt sur le revenu, cotisations, TVA, taxes locales, etc.), le risque est de tuer la poule aux œufs d’or : démotivation des forces productives, exode des talents, économie sclérosée sous le poids des charges.
Comparativement, peu de pays ont osé une TVA aussi élevée sans contreparties. Certes, des États comme le Danemark, la Suède ou la Finlande affichent des taux autour de 25 %, mais ils combinent cela avec une gouvernance publique efficace, des services de haute qualité en retour, et des finances souvent plus saines. La France, elle, cumule le taux de TVA élevé et des dépenses mal maîtrisées : le pire des deux mondes. En Hongrie, seule nation d’Europe à un taux plus élevé (27 %), la situation économique n’est guère enviable non plus, avec une inflation galopante ces dernières années. Autrement dit, ajouter de la taxe dans un système déjà hypertaxé n’est pas gage de prospérité, loin s’en faut.
Enfin, du point de vue de l’équité intergénérationnelle, continuer à augmenter les impôts pour financer la dépense actuelle fait peser un fardeau sur les actifs d’aujourd’hui sans régler la facture de demain. C’est repousser aux générations futures la charge de réformes structurelles que nos dirigeants actuels n’ont pas le courage de mener. Une France où la TVA atteint 25 % serait un cas d’école de l’absence de courage politique : on compense l’incapacité à réduire la dépense par toujours plus d’impôts, au mépris des signaux d’alerte.
Temporiser n’est pas réformer
En conclusion, ce projet d’augmentation de TVA apparaît comme une solution de facilité à courte vue. Comme le résume un observateur, une telle mesure est « facile à mettre en œuvre, mais profondément injuste » : elle peut rassurer temporairement les marchés financiers, mais dégrade le pacte social et ne résout rien sur le fond. Les marges de manœuvre fiscales de la France sont désormais épuisées après des décennies de hausses ; les Français n’accepteront sans doute pas indéfiniment de nouveaux impôts ou taux records. Il est donc urgent de regarder du côté des dépenses publiques, de leur efficacité et de leur périmètre, plutôt que de chercher sans cesse de nouvelles recettes.
La vraie réforme courageuse ne consiste pas à augmenter la TVA de 5 points ce serait au contraire un aveu d’échec. Le vrai courage serait structurel : s’atteler à rationaliser l’appareil d’État, maîtriser les dépenses, améliorer la productivité des services publics. Faute de quoi, le risque est grand de voir se multiplier les mouvements de colère fiscale (après tout, l’histoire récente a montré qu’une taxe de trop peut allumer la mèche d’une contestation nationale). La France peut-elle encore surcharger la barque fiscale sans la faire chavirer ? Rien n’est moins sûr. En attendant, porter la TVA à 25 % reviendrait à jouer avec le feu économique : une politique de Gribouille où l’on prétend sauver la maison en incendiant le salon. En clair, une catastrophe annoncée – qu’aucun vernis technocratique ne parviendra à cacher bien longtemps.




